Entre tradition et création : les sommeliers à l’épreuve des nouveaux styles de vins d’Alsace
Région de contrastes, l’Alsace est une terre où les racines plongent profond dans les terroirs multicolores, mais où l’on n’a jamais eu peur non plus de...
Voyage au cœur des terroirs alsaciens et de leurs secrets
Parmi les vignes ondoyantes d’Alsace, le Sylvaner occupe une place à la fois modeste et singulière. Longtemps discret, ce cépage blanc façonne pourtant depuis des siècles le paysage et l'identité des vins du nord-est. Pour le comprendre, il faut voyager dans le temps, entre migrations humaines, innovations viticoles et évolutions du goût des consommateurs.
Le Sylvaner, qu’on nomme aussi parfois plus officiellement "Silvaner", émergerait de la région du Danube. La légende veut qu’il tienne son nom de la forêt de Silvanie en Transylvanie – même si la réalité ampélographique le fait naître en Autriche ou en Allemagne. Selon le Catalogue des variétés de vigne (FranceAgriMer), le Sylvaner est issu d’un croisement spontané entre le Traminer et l’Österreichisch-Weiß, daté vraisemblablement du XVII siècle.
Son arrivée en Alsace est estimée autour de 1650 à 1750, période où de nombreux cépages circulaient entre Allemagne, Autriche et contrées rhénanes. Dès cette époque, il séduit pour sa robustesse, sa précocité, sa capacité d’adaptation à différents terroirs et, surtout, ses rendements réguliers.
Entre la seconde moitié du XIX siècle et l’après-Seconde Guerre mondiale, le Sylvaner devient l'un des piliers du vignoble alsacien. Il s’étend largement aux côtés du Riesling, du Pinot blanc et du Gewurztraminer. Sa réputation prend son essor autour de 1890 avec le développement des écoles d’œnologie et des recherches ampélographiques.
Durant les années 1930 à 1960, le Sylvaner représente jusqu’à près de 30 % de l’encépagement alsacien, selon le CIVA (Comité Interprofessionnel des Vins d’Alsace). Plus de 4 000 hectares lui sont alors consacrés, des contreforts de la Hardt jusqu’aux terroirs de Mittelbergheim.
La fin des Trente Glorieuses va marquer un tournant. Avec l’instauration de l’Appellation d’Origine Contrôlée "Alsace" en 1962, une hiérarchie nouvelle s'exerce sur les cépages. Dans les années 1970 et 1980, les goûts évoluent : le consommateur recherche des vins plus expressifs, plus aromatiques, parfois plus sucrés. Le Riesling, le Gewurztraminer, le Pinot Gris s’imposent parmi les “quatre nobles”, tandis que le Sylvaner est rétrogradé au rang de cépage jugé ordinaire.
En 1975, seuls les vins issus de Riesling, Muscat, Pinot Gris et Gewurztraminer peuvent accéder à la mention Grand Cru. Le Sylvaner est donc exclu du gotha alsacien. Cela accentue son déclin dans le vignoble : la superficie du Sylvaner passe progressivement sous la barre des 1 500 hectares dans les années 2010, sur environ 15 000 hectares de vignes alsaciennes (source : INAO).
Ce serait pourtant une grave erreur de résumer le Sylvaner à un simple plaisir de soif. Certains terroirs alsaciens, notamment ceux autour de Mittelbergheim, Eichhoffen, Barr et Andlau, abritent de vieilles vignes de Sylvaner capables d’aller chercher une étonnante minéralité. Ces vieilles racines, souvent septuagénaires, plongent dans le sol, offrant au vin une expression unique, saline et complexe.
Symbole de résilience, le Sylvaner a su conquérir ses lettres de noblesse grâce à quelques vignerons de conviction. On pense à la famille Boesch à Westhalten, aux domaines Rietsch à Mittelbergheim, Ostertag à Epfig, ou encore aux Sylvaners nature produits sur des terroirs réputés du Zotzenberg – un Grand Cru devenu pionnier.
Le Sylvaner de terroir démontre ainsi sa capacité à évoluer en bouteille : après cinq à dix ans, il révèle des arômes de fruits secs, d’agrumes mûrs, de fleurs blanches, un toucher de bouche ample et une improbable persistance saline.
De moins de 10 % de la surface du vignoble alsacien aujourd’hui, le Sylvaner fait l’objet d’une attention nouvelle. Les jeunes vignerons en quête d’authenticité, épris de biodiversité, remettent ce cépage à l’honneur. Un certain snobisme rétro a même vu le jour parmi les amateurs avertis, qui raffolent des Sylvaners de vieille vigne ou vinifiés sans intrants !
Le retour du Sylvaner alsacien repose sur une redécouverte de la fraîcheur, de la pureté et de la capacité de ce cépage à sublimer sans dominer. Il offre au gastronome un compagnon idéal pour les fruits de mer, la tarte à l’oignon, ou même un munster bien affiné.
Pour qui souhaite faire l’expérience du Sylvaner alsacien aujourd’hui, quelques astuces simples suffisent pour en apprécier toutes les nuances :
Du bassin du Danube aux meilleurs coteaux d’Alsace, le Sylvaner incarne l’histoire des passages, des métissages et de la patience vigneronne. Méprisé, puis revisité, il a su traverser les époques — parfois en silence, parfois dans la liesse des fêtes paysannes. Aujourd’hui, le Sylvaner alsacien retrouve une lumière douce mais tenace, portée par des artisans passionnés et des gastronomes curieux.
Cette place historique, loin d’être figée, est désormais le creuset d’une aventure à part entière : celle d’un cépage qui refuse la facilité, qui s’exprime au rythme du terroir vivant, et qui invite à l’humilité comme à la gourmandise.
À Mittelbergheim, à Barr, à Epfig ou à Westhalten, le Sylvaner est plus qu’un vin : c’est une page de culture alsacienne, un pont entre générations, un éclat de typicité qui donne tout son sens à l’expression “vivre au fil des vignes”.